super white army

    SB continue pour vous le tour du monde des stades qui sont la vie. Après le récit niortais et tecktonik de B. (voir ici), rdv au nord-ouest de l’Angleterre, à quelques kilomètres de Liverpool.

    Alors aujourd’hui je suis allé voir un match de troisième division british. L’affiche, Tranmere Rovers contre Nottingham Forest. Soit les loosers patentés du bord de la Mersey, abonnés à la Coca Cola League 1 (3ème division) depuis près d’un siècle à l’exception de quelques passages à l’étage supérieure, et les terreurs de Nottingham, club ambitieux au passé glorieux, double vainqueur de la Champions League pendant les années rock (la compétition européenne et mondiale ultime, pour notre lectorat féminin). Toutefois, cette année, le duel semble équilibré : Tranmere a sauvé son cul en troisième division depuis longtemps grâce à un début de saison sexy, et Nottingham n’est qu’à 6 points (69 vs 63). 4ème contre 7ème. Une place pour les play-offs est en jeu. L’atmosphère s’annonce tendue, houleuse. Une montée en Championship, la fierté d’un peuple, la saveur de l’inédit ou les relents de nostalgie. Mais une fois à nos places, rien de tout cela. Derrière moi, deux supporters sereins : « if we don’t win that one, that’s it », lâche le premier. « even a draw » répond l’autre. « even winning ! », ensembles et hilares. Pour l’ambiance tendue, je reviendrai.

    Déjà dans la queue pour acheter les tickets, j’aurais dû me douter de quelque chose. On discutait avec un cinquantenaire, abonné au club depuis 40 ans. Ils ont perdu 2-0 à l’aller, ils ont trop de blessés, l’attaquant est nul et Nottingham est plus fort. Mais à l’inverse des visages fermés observés dans les travées de Goodison Park ou d’ailleurs, ici la loose a quelque chose de drôle et touchant. Les supporters sont loin d’être inquiets. When saturday comes, ben quand samedi vient, on va au stade. Parce qu’on y allait avec papa, parce qu’il est au milieu de la ville. Parce qu’on a rien de mieux à faire. Ici on ne vient pas en quête de suspens, on vient presque se recueillir, avec des copains et des sandwichs. L’habitude, comme le coeur, a ses raisons que la raison ne comprend pas. Ainsi, ce cinquantenaire m’annonce tout fier le plus beau fait d’armes de son club : 100% de victoire à Highbury, l’ex-antre des Gunners, l’équipe anglaise préférée de TF1. En effet, Tranmere y a joué une seule fois, en cup… en 1973.

    Donc, à nos places. En hauteur, on peut même voir la ville de Birkenhead, ses briques rouges entourant des cathédrâles délabrées. Temps clair, pelouse en sale état, mais ouais mec, c’est ça la troisième div. Je suis à côté des supporters « chauds » : une bande de gamins de 15 ans en tambour et en jogging, gueulant a n’en plus finir « TRANMERE » ou « SUPER WHITE ARMY » (prononcer « SUPWHITAMY »). Drôlé d’armée que celle qui s’avance sur la pelouse. Une suite de joueurs sans véritable charisme, à l’exception du beau jamaïcain Godison, dread locks attachés, évidemment capitaine. Une armée blanche qui s’annonce pourtant très vite ni pure ni écrasante. Le jeu est, disons, hâché, et même le petit nain qui sert d’ailier est incapable de faire autre chose que dégager. Pourtant les cris « SUPWHITAMY » s’enchaînent, deviennent des « SUWITMYSUWITMYSUWITMY » à la moindre passe, réussie ou dans les nuages, repris en choeur par l’ensemble des virages. C’est absurde et tout le monde le sait. Mais voilà pourquoi ils viennent, pourquoi saturday comes. Ils ne sont pas là pour voir du beau jeu, à peine pour voir une victoire. Étonnant de voir tous ces supporters de Tranmere venir au stade avec la casquette du club, et le maillot de Liverpool ou Everton. Pour le suspens et les beaux gestes, on a la Premier League, pour le reste, on a Tranmere. Mais c’est quoi ce reste, justement ? Le match suit son cours. Je suis des yeux le petit nain, assez tragicomique à se dépêtrer entre la boue et les tacles. C’est drôle comme un joueur a l’air con quand on le déconnecte de l’équipe. Il rate d’ailleurs une frappe à 10m des buts, celle-ci se transformant en passé décisive. But. Les applaudissements sont nourris. Mais refusé pour hors-jeu. Les applaudissements repartent de plus belle, semblant ne masquer aucune déception. C’est un peu d’émotion de pris, c’est déjà ça et plus encore. La joie et la tristesse se côtoient sans ménagement, les supporters gueulent puis se marrent, prennent leur enfants dans les bras puis touchent le cul des femmes, disent fuck off aussi souvent que well in, le stade n’est que ce grand réservoir à émotions, que les statistiques et les rêves d’Europe ne viennent pas ternir. 33ème minute, sur une grande balle à la con et une sortie toute aussi moche, Tranmere encaisse un but. Peu de stupeur, mais sifflets quand l’attaquant de Nottingham vient chambrer sans raison aucune les supporters du paddock. On attaque les tibias, les cages adverses, on insulte les mères, on déchire les maillots, mais on respecte le club. Car lui, il est bien au dessus de ses bassesses. Le club, c’est grâce à lui que les potes se rejoignent le samedi, c’est ce lieu de bonne humeur obligatoire, ce lien entre génération. Malheur à celui qui l’insulte. Le numéro 9 de Nottingham sera hué sans discontinuer jusqu’à la fin de la rencontre, et des temps. Petit con. À la mi-temps mon voisin me glisse « english football fans are very easy to please… if the team works hard, they’ll be pleased ». Ainsi Tranmere a dominé (vaguement) la première période et encaissé un but qu’à moitié valide, puisqu’inscrit par un gros con. Ca sourit et s’échange des pièces d’une livre pour pouvoir se payer des jus de fruit ou des coca cola light. Le match reprend dans un vent assez glacial. À ma grande surprise, le gardien adverse est applaudi quand il s’installe dans les cages « la tradition », on me dit. Ben oui, il a rien fait de mal, lui. L’équipe semble ailleurs, et encaisse un second goal stupide, sur un corner joué en deux temps. Puis manque (vaguement) quelques occasions (vaguement) franches. Chacune d’entre elles est accompagné d’un soutien sans faille, de copieux applaudissements et parfois d’éclats de rire quand la maladresse repousse les limites humaines. Le temps passe. 2-0, score final. Les gens repartent comme ils sont arrivés, sans larmes. « Une nouvelle saison comme une autre », « d’façon, on le savait » murmurent certains, le sourire en coin. Le football a besoin d’un habitat et d’un environnement cohérent pour satisfaire le supporter. Pour offrir un sentiment d’unité, de cohérence, et donc d’union. Le stade, large mais vêtuste, s’épanouit en troisième division, l’exploit n’est pas de mise, pas plus que les crises. Le rendez-vous du samedi doit rester ce point d’ancrage, avant d’aller se disperser. Suivre l’exemple des gros voisins de la Mersey, aux calendriers soumis aux exigences télévisuelles et financières ? Non merci. On est bien chez soi.

    L’after-match, c’est évidemment au pub accolé au stade. Les pintes se vident sans peine. Étrange sensation générale de devoir accompli. Veni vidi, mais pourquoi vici ? Àquoibon. On est venu, évidemment, on a vu ce qu’on voulait voir, et on a pas vaincu car bon, soyons sérieux. Laissons les autres s’embarasser et prendre sur leur dos le poids des ambitions. Comme me le soufflait le pote qui m’a emmené, quand je lui demandais où était le sponsor sur son maillot, il m’annoncait avec une honte légère que les seuls qui voulaient bien leur filer de la thune était le Wirral (le « département » de la ville du club, en quelque sorte), et de préciser « c’est un peu comme se faire sponsoriser par sa maman ». On ne se déçoit jamais vraiment en famille. Tous, là-bas, ils ont compris depuis bien longtemps les lyrics de C.M. « Tant pis pour les victoires et tant mieux pour les défaites / De toute façon, on a toujours l’air aussi bête ».

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