édification : devenir
Victoire écrivait frénétiquement. Elle avait de la chance, elle. Elle pouvait remplir une page rien qu’avec les prénoms de ses frères.
Quand le maitre ramassa les copies, il avait l’air plus en forme. Selon son habitude il mit celle d’Ernest en haut pour la lire en premier, pour se donner du courage. Il lut à voix haute:
Le dimanche du couscous
Je n’ai jamais été au restaurant de ma vie. Je ne suis jamais sorti le dimanche. Je n’ai jamais mangé de couscous. Ma grand-mère n’a jamais quitté l’appartement depuis que je la connais.
Le jour où on efface un “jamais” est un grand jour. Le jour où on efface au moins trois “jamais” pour mettre à la place des premières fois est triplement grand.
Hier je suis sorti avec Grand Mère, au restaurant du coin de notre rue, pour manger un couscous. Le couscous est une spécialité d’Afrique du Nord préparé avec de la semoule de blé dur. Le patron du restaurant l’a apporté cérémonieusement à table en quatre parties: Il y a:
1. le couscous,
2. le bouillon et les légumes
3. la viande
4. une sauce relevée.
Le mode d’emploi est le suivant: on forme une petite colline avec la semoule du couscous dans son assiette creuse, sur laquelle on dispose les légumes formant un champ de carottes, de navets, de poireaux et de minuscules pierres qui sont des pois chiches. On se sert de la viande et on mouille le tout avec du bouillon. Si on a du courage (…)
Grand Mère avait peur de se lancer mais elle a pris le rythme. Chaque bouchée est une surprise. Le plaisir donne de l’énergie et du courage. On voit les effets sur Grand Mère qui, habituellement silencieuse, se mit à parler. Elle parla des guerres et des morts, de la peine et de la perte, mais il vaut quand même mieux faire vivre les morts que les laisser mourir tous les jours un peu plus. Chaque fois que l’on en dit un mot de souvenir, on les fait vivre ne serait ce que d’une larme.
Et même nous, les vrais vivants, des malvivants, le couscous ça a l’air bête, mais le couscous ça m’a donné le soupçon que l’on peut toujours apprendre à vivre, mais il faut un bon maître et beaucoup de force. J’ai très envie d’avoir cette force, et d’apprendre non seulement des techniques qui aident comme lire et écrire, mais aussi d’apprendre à vivre parce qu’après on est mort et c’est trop tard.
Grand Mère a eu du mal à payer. Elle a trouvé ce repas cher et on dirait que les sous ça fait partie de sa peau et des ses tripes. Elle a relu l’addition cinq fois (…)
Susie Morgenstern, Lettres d’amour de 0 à 10, l’école des loisirs
Sinon vous pouvez lire:
_ Pierre Drieu de la Rochelle, Journal d’un homme trompé
_ Tchékov, La dame au petit chien (vs. Mon chien stupide) (vs. Mon chat stupide)
_ Tourguéniev, Premier amour
Le tout pour 15 Euros, en panachant avec des livres d’occasion. Des livres pré-lus.
